Se prépare t-on à la pluie en lavant les vitres ?
Par Jean-Marie FESSLER, docteur en éthique médicale et en économie de santé, professeur associé de Stanford, ancien directeur d’hôpital et des établissements de soins de la MGEN.
Edgar Morin conclut ainsi son dernier livre, Y a-t-il des leçons de l’Histoire ? : « La principale leçon de l’Histoire est qu’elle met en lumière les divers visages de l’humanité, les différents comportements humains, mais aussi l’étroite combinaison anthropologique de raison et de folie, de technique et de mythe. Elle nous rappelle que l’humanité a toujours été et sera toujours dans le devenir. »
C’est à cette altitude de pensée que je souhaite, pour ma modeste part, inscrire les nombreux efforts relevant des processus de médiation.
N’étant pas médiateur formé, je remercie la pionnière, la professeure Michèle Guillaume-Hofnung, d’avoir accepté de relire le présent texte.
Ayant publié, de 1995 à 2023, les neuf éditions de son Que sais-je ? La médiation, elle en présente la définition suivante : « Globalement, la médiation se définit avant tout comme un processus de communication éthique reposant sur la responsabilité et l’autonomie des participants, dans lequel un tiers – impartial, indépendant, neutre, avec la seule autorité que lui reconnaissent les médieurs – favorise par des entretiens confidentiels l’établissement, le rétablissement du lien social, la prévention ou le règlement de la situation en cause. Il faut entendre l’expression lien social au sens de ce qui fait société, quelle que soit la taille du groupe : la famille, l’entreprise, le voisinage… »
Une telle définition nous aide à respirer, à apprendre à parler de ce qui fâche sans se fâcher, à éviter les pièges de mélanges entre des approches et des méthodes, conciliation ou arbitrage par exemple, différentes dans leurs contextes, temporalités, règles, processus et résultats.
N’est-il pas encourageant de laisser la possibilité aux médiés ou médiacteurs d’être libres et responsables ?
Le médiateur, tiers impartial à l’égard des personnes, indépendant, sans pouvoir, neutre à l’égard des résultats de la médiation, n’incarne-t-il pas une réaction vitale à cette observation attribuée à Isaac Newton et à Antoine de Saint Exupéry : « Les hommes élèvent trop souvent des murs et ne construisent pas assez de ponts. »
Nos esprits, à tous les niveaux de responsabilité, ne sont-ils pas percutés par trop de messages contradictoires, anxiogènes, idéologiques ? Au point d’avoir inspiré au professeur Mark Hunyadi une proposition de déclaration universelle des droits de l’esprit humain.
Quotidiennement, nous accorder sur les faits, demandes, griefs, récits multiples, désaccords, traits de caractères n’est-ce pas une écologie de l’action ?
Je précise penser plutôt à la médiation locale, celle qui peut assez aisément être mise en œuvre, en prévention comme en réparation de liens humains et sociaux quotidiens, la plus distante possible de la logique souterraine d’énoncés idéologiques.
Peut-être la présente période historique montre-t-elle que rien n’est ni pertinent ni solide si le corps social n’est pas reconnu, écouté, impliqué. En lieu et place d’une ingénierie sociale basée sur l’électrochoc, la propagande et les manipulations via des éléments de langage.
Peut-être, experts en un domaine, avons-nous la part de responsabilité qui incombe à l’entre-soi, à l’envie d’imprimer sa marque ou aux difficultés de communiquer de manière ouverte.
Mais peut-être faudrait-il alors essayer toutes les voies susceptibles de nous aider à sortir du pessimisme, de la peur de nous adresser à l’autre, de la défiance généralisée et, au total, d’une sorte d’incapacité à échanger des points de vue, puis à adopter des positions et des décisions bien plus efficientes car partagées.
Les multiples initiatives de médiation, si elles en respectent les caractéristiques de sa définition, permettent de sortir d’une propension aux intolérances, au raisonnement binaire.
L’intégrité ne réside-t-elle pas alors dans l’effort de révélation des regards qui nous animent et des référentiels épistémiques et politiques qui constituent les couches profondes, le noyau de nos raisonnements, de nos habiletés au maniement de mots et de formalismes ?
En retour, il devrait être permis, voire favorisé, que la pratique enrichisse la théorie. Tel est l’apport des retours d’expérience, toujours dans des contextes particuliers.
En cela les métiers de la sécurité civile et de la santé globale, notamment, ont beaucoup à nous apprendre sur la qualité des interactions entre théorie et pratique, compréhension et action.
Combien de malentendus pourraient être évités si nous nous donnions la peine d’essayer d’échanger un peu sur les fondamentaux de nos vies ? L’un des points de débat pourrait être de partager la diversité des résonances de certains mots sur nos comportements et actions, celle de nos souvenirs de vie attachés à certaines expressions.
Il en va ainsi, par exemple, de l’intégrité, de la dignité humaine, de la responsabilité et encore de la justice.
Si nombre de conflits sont des constructions sociales et linguistiques, une narration sincère des médiés et de leurs perceptions n’est-elle pas une étape majeure qui peut mettre en évidence des schémas répétitifs et des interactions ambivalentes et négatives, enjeux émotionnels compris ?
De ce qui précède, les principes de la médiation se font jour, naturellement, à grande distance des effets délétères du commentariat : neutralité et impartialité, confidentialité, autonomie des médiés, volontariat, processus structuré, accord mutuel durable.
La médiation privilégie la communication constructive, l’écoute active et la reformulation.
Dans une situation quotidienne et sur un périmètre d’activité précisé, l’éthique des pratiques peut alors vivre.
L’éthique fait peur si elle surplombe et présente des idéaux et références intenables.
L’éthique des pratiques, fréquent exercice de discernement examinant à la fois les cinq axes des buts et objectifs, valeurs, données et statistiques, représentations et modèles, lois et réglementations qui façonnent nos regards sur les faits et les situations, est plus modeste.
Mais à l’expérience, le repérage cursif de malentendus, oublis, blocages, déficits, dissonances, distorsions, hiérarchisation flottante entre les cinq axes peut avoir une forte portée.
Certains écarts fabriquent des « inéthiques ».
Il peut en aller ainsi sous gouvernance par les textes et les nombres : perfections et prescriptions lisses face auxquelles nous n’existons plus. Se prépare-t-on à la pluie en lavant les vitres ?
Quel est notre principal objectif ? Au nom de quoi va-t-on échanger ? Quelles expériences allons-nous solliciter de nos mémoires et dans nos échanges ? Quels modèles nous aident, plus ou moins, à comprendre ? Quelles sont les règles d’action de nature légale et déontologique ?
Nous poser ces questions, avec l’aide de médiateurs, le plus en amont possible de situations qui peuvent dégénérer en conflits, n’est-ce pas une approche humaine intelligente des complexités et tensions auxquelles nous devons faire face ?
