par Gilbert DELEUIL, préfet honoraire, président du collectif Galilée.sp
Les Lumières ne sont pas que françaises même si notre pays les a portées à
l’incandescence !… Un récent séjour à Rome m’a donné l’occasion de m’émerveiller du
rôle de l’Italie dans l’éclosion puis l’essor des Lumières en Europe et d’opérer quelques
parallèles avec la situation actuelle.
Sur la pittoresque Piazza dei Fiori (Place des fleurs) a été érigée au 19ème siècle
l’édifiante statue de Giordano Bruno. Moine, théologien, philosophe, poète, né en
1548 près de Naples, il fut exécuté sur cette place à Rome le 17 février 1600 à la
demande de l’Église pour n’avoir pas renoncé à ses idées sur la nature de l’univers
(défense de l’héliocentrisme, croyance dans l’infini de l’univers et la pluralité des
mondes…).
Il reprenait les idées du polonais Copernic (1473-1543), formé dans les universités
italiennes de Bologne, Padoue et Ferrare qui, lui, ne fut pas inquiété par l’Église
probablement parce que son livre De la Révolution des globes célestes ne parut
que l’année de sa mort (peut-être aussi parce que la Contre-Réforme n’avait pas
encore pris d’ampleur…).
Le célèbre Galilée (Pise : 1564-Florence : 1642), mathématicien, géomètre astronome
et physicien, a été comme Bruno en bute, malgré ses bonnes relations avec la Papauté
de Rome, et pour des raisons similaires, à l’hostilité de l’Église catholique. Il ne sauva
sa vie qu’en abjurant… Il reste le symbole hautement emblématique de la lutte contre
l’obscurantisme et la promotion d’une science uniquement basée sur la raison et
l’expérimentation.
Un autre personnage, très célèbre en son temps mais un peu méconnu aujourd’hui, il
s’agit du Milanais, Cesare Beccaria (1738-1794). Philosophe et juriste milanais, il incarne l’esprit des Lumières italiennes. Son ouvrage le plus célèbre, Des délits et des peines (1764),
est une critique révolutionnaire du système judiciaire de son époque. Dans ce texte, il
plaide contre la torture et la peine de mort, tout en défendant un système pénal basé
sur la raison et l’humanité.
Beccaria, lui-même inspiré par Jean-Jacques Rousseau, a influencé de nombreux penseurs
européens, notamment Voltaire et les réformateurs des institutions judiciaires. Pour lui
le Droit ne peut se fonder ni sur la religion ni sur le droit naturel mais uniquement sur la
raison dans le cadre du « contrat social » qui lie les gouvernants aux citoyens pour
assurer leur protection, leur liberté et garantir l’intérêt général.
L’œuvre et le destin de ces personnages témoignent de l’importance de l’Italie de
l’Epoque Moderne dans l’histoire des idées, de l’existence à cette époque d’un espace
intellectuel européen très actif, mais également du carcan de l’obscurantisme religieux
ainsi que du dur combat pour la séparation de la Croyance et de la Connaissance qui
sera parachevé à la fin du 18ème siècle par des penseurs tels que l’Allemand Emmanuel Kant
(« Oser savoir »).
Copernic, Bruno et Galilée sont les pionniers emblématiques de ce combat intellectuel
décisif en faveur de la Raison qui sera approfondi par René Descartes puis les grands
auteurs du Siècle des Lumières proprement dit (18ème siècle) ; notamment par
Beccaria qui étendra l’empire de la Raison à l’État de droit, ouvrant ainsi la voie des
idées à la Déclaration des Droits de l’Homme, à la Démocratie et, pour la France, à la
République.
Cependant, aujourd’hui, dans le monde entier la Démocratie semble régresser, y
compris dans les États « occidentaux » : les intégrismes religieux sont puissants, les
fanatisme autoritaires et nationalistes reprennent le sentier de la guerre, les élections
ne sont pas toujours aussi libres qu’il le conviendrait, l’État de droit et les juges se
voient contestés ou instrumentalisés, l’école et les médias ne permettent plus guère de
forger l’opinion libre et éclairée des honnêtes citoyens dont la République universelle a
tant besoin…
Alors, pour nous Français et Européens, il est grand temps de crier : « Rallumons les
Lumières ! »
