Par Alain de Tolédo, docteur ès sciences économiques, maitre de conférences (retraité) à l’Université Paris VIII, membre du collectif Galilée.sp.
La paix peut être considérée comme un bien commun de l’Humanité, en théorie. En pratique la construction en plusieurs étapes de ce qui est devenue l’Union européenne montre un chemin pour l’édification d’une « paix perpétuelle » selon la formule d’Emmanuel Kant[1].
Kant développe cette question dans son article de 1795 « Projet de paix perpétuelle » qui reprend un article de 1784 « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique ». Kant s’intéresse aux relations internationales.
Thomas Hobbes qui était tellement préoccupé par la paix civile n’a pas un mot sur la guerre entre les nations, il a une formule lapidaire : « c’est la guerre entre les rois ». Seul Hugo Grotius pense qu’il faudrait des lois pour régir les relations entre les nations.
Reprenant une idée de Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre dont était paru en 1713 le Projet de paix perpétuelle, Kant formule un certain nombre de principes destinés à créer les conditions d’une « paix perpétuelle » (par opposition à une simple « cessation des hostilités » provisoire qui est la seule forme de paix possible tant que « l’état de nature » continue de régner entre les États).
Très moqué lors de sa sortie – la paix perpétuelle est une formule que l’on trouve dans les cimetières, lui a-t-on dit – le projet de Kant nous intéresse particulièrement en cette période où l’ordre fragile mis en place en 1945 est remis en cause notamment par son principal initiateur.
Dans l’article « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique »[2] Kant avance la proposition suivante : « Les hommes pris isolément, et même des peuples entiers, ne songent guère qu’en poursuivant leurs fins particulières, chacun selon son avis personnel, et souvent à l’encontre de l’autre, ils s’orientent sans le savoir au dessein de la nature qui leur est lui-même inconnu, comme à un fil conducteur, et travaillant à favoriser sa réalisation, ce qui, même s’ils le savaient, leur importerait pourtant assez peu ». On peut faire le parallèle avec la formulation d’Adam Smith où les hommes sont égoïstes, ne cherchent que leur intérêt personnel mais guidés sans le savoir par une main invisible aboutissent au bien commun. Et Kant ajoute « Que la nature soit donc remerciée pour ce caractère peu accommodant, pour cette vanité qui rivalise jalousement, pour ce désir insatiable de posséder ou même de dominer. Sans elle, toutes les excellentes dispositions naturelles sommeilleraient éternellement à l’état de germes dans l’humanité. L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. »
La nature veut la guerre pour aboutir à… la paix. On retrouve ici l’idée de Thomas Hobbes limitée au sein d’une nation : à force de s’entre-tuer dans des guerres civiles, les hommes en arrivent à accepter des lois contraignantes qui les amènent à la paix civile.
Kant fait le parallèle entre les nations et les individus. Chaque nation pourrait être considérée comme un individu, en une guerre de tous contre tous et qui au bout de guerres interminables seraient, en quelque sorte, contraints par la nature à accepter une paix définitive. Toutefois à ce moment Kant bifurque, car si l’on faisait un parallèle complet avec Hobbes la conclusion serait que tous les États abandonneraient leurs armes pour les remettre à un État mondial garant de cette paix perpétuelle.
Pour des raisons peu claires Kant est contre un État mondial, il souhaite une fédération d’États qui se donnent des lois républicaines. Il voit ça comme une progression : quelques États, en avance, forment une fédération de nations, puis intéressés par l’idée, petit à petit, d’autres viennent se joindre à eux[3].
Est-ce que ce scénario ne correspond pas à la constitution de l’Union européenne ? La nature n’a-t-elle pas poussé l’Europe dans deux guerres mondiales, mais qui dans leur origine sont deux guerres européennes, aboutissant à la création d’une fédération de nations à six (ressemblant fort au départ à la reconstitution de l’Empire de Charlemagne) pour s’adjoindre 21 autres nations et certainement d’autres prochainement ? Au point même que certains Canadiens se sentant plus proches de l’Union européenne se disent … qu’après tout … pourquoi pas y adhérer … ou tout du moins s’en rapprocher tant la crainte de leur puissant voisin les poussent à réfléchir à d’autres alliances.
80 ans sans guerre au sein de l’UE, des lois communes tout en gardant une personnalité propre à chaque État et tout cela comme résultat des guerres qui ont ravagé le continent. Le projet kantien n’est peut-être pas aussi ridicule que ses détracteurs le disaient.
L’Union européenne comme modèle pour l’Humanité ?
Il n’en reste pas moins deux problèmes : l’un interne, l’autre externe.
- Problème interne : Pour reprendre la parabole de Hobbes, « qui nous garantit qu’un des États de l’Union n’a pas un couteau caché derrière le dos ? » Il est clair qu’aujourd’hui on ne voit pas l’un des pays de l’Union en attaquer un autre mais dans le monde de plus en plus chaotique dans lequel nous sommes plongés, rien ne peut être sûr. Il est de fait que l’UE n’étant pas un État, elle ne dispose pas des outils de la violence légitime pour imposer quoi que ce soit à un État ne respectant pas le contrat social européen.
- Problème externe, autrement préoccupant. Si cahin-caha, après moult crises, l’Union progresse et se renforce, si l’idée de l’adhésion du Canada est séduisante, même si l’on n’en voit pas la réalisation à court terme, l’idée d’une adhésion de l’Inde à l’Union européenne ou à toute autre fédération se développant sur les mêmes principes semble à ce jour totalement farfelue et irréalisable. A moins que, à moins que, comme le dit Kant, Dame Nature nous concocte une bonne petite guerre à l’issue de laquelle les quelques survivants arrivent à se mettre enfin d’accord.
En cette période de reprise de la course aux armements et d’armements de plus en plus sophistiqués et létaux, au moment où l’ONU sert de paillasson aux grandes puissances pour s’essuyer les pieds, il est de la plus haute urgence de « démentir » Emmanuel Kant et de démontrer que l’Humanité est capable de progresser sans passer par la case « crise ».
[1] Voir l’article de Catherine Gras dans le livre « Rallumons les Lumières »
[2] Kant Emmanuel Œuvres philosophiques II, NRF, p. 185.
[3] Kant Emmanuel Œuvres philosophiques III, Projet de paix perpétuelle, NRF, p. 327.
